Projet « Ruines » : Prototype d'Exposition
Au festival des cultures de l'imaginaire «
Les Oniriques » 2019 (du 08 au 10 mars, Meyzieu, France) !

Le voyage est terminé ! mais, soyez attentif à vos cadrans, bientôt d'autres mondes, d'autres Cubes vont s'ouvrir !
A suivre ;)

Dans un univers de science-fiction, voyagez à travers des mondes disparus.
Parmi une dizaine de Cubes prévus, explorez le Monde N°08 qui évoque l’infini.
Prenez la place de l'explorateur qui a voyagé dans ces mondes en ruine.

Pascal CASOLARI
Peintre

Emmanuel QUENTIN
Ecrivain

Emmanuel REGIS
Sonoriste

 

 

Pour un confort d'écoute optimal, l'utilisation d'un casque audio est fortement préconisée :)

Les puits de Lygarios

     Les mots s’insinuent dans le cerveau de Sal'mon Iilgaeh mais il ne les entend pas. Pas tout de suite. Avant toute chose, il y a le vide. Un vide silencieux, un néant impalpable, une zone de vacuité absolue où, bien que vivant, la manifestation des sens lui est interdite. Son corps, protégé par une combinaison, repose au creux de dunes de sable, sans cesse remodelées par les charges d’un vent impulsif. Sa position n’est pas naturelle. On dirait que quelqu’un l’a étendu là, sur le ventre, les jambes jointes, les bras le long du corps, poings serrés, le casque enfoncé dans le sable, légèrement de travers. Il oscille à peine lorsque les bourrasques s’acharnent sur lui, comme pour le ramener à la vie.

     Il ne sait pas où il est. Il est inconscient. Les mots et leur répétition monocorde n’altèrent en rien la profondeur de son sommeil. Ils s’épuisent dans le vide.

     Des heures durant, le désert reste soumis à son impétueuse mécanique. L’oubli corrompt Sal’mon, le gangrène, déterminé à sceller un pacte avec l’éternité. Dans un certain nombre de cycles, le cœur de l’homme cessera de battre, son corps se décomposera pour n’être plus qu’un squelette dans une carapace moribonde, laquelle finira par céder à son tour à l’usure d’une saison unique. Ainsi fonctionne l’oubli.

     Mais Sal'mon lutte, s’accroche à la vie comme peut-être jamais auparavant. Un souffle ténu s’échappe de ses lèvres. Le temps passe, se dérobe à toute mesure, comme si les particules et leurs volutes ensorcelées s’étaient échappées d’un sablier trop contraignant. Puis, petit à petit, par fragments, tels les oiseaux piqueurs sévissant sur les feuilles des arbres Afruniens, des sons
               
Crrr… zon… oi… Crrr… oi… lir…ion. Crrr… zon… oi… Crrr… oi… lir…ion.
percent le voile de la conscience balbutiante de Sal'mon. Une conscience meurtrie par... par quoi au juste ? Sal’mon ne se souvient de rien, il a l’impression de revenir de loin… de si loin…

     Enfin, les sons s’arrondissent, s’agrègent et se combinent pour former les mots dont la répétition favorise le réveil de l’homme. Celui-ci ouvre les yeux, non sans difficulté, et les referme aussitôt. Il peine à rassembler ses pensées. Tout est si brumeux dans sa tête !
    
Sal’mon, tu dois accomplir ta mission... Sal'mon, tu dois accomplir ta mission... Sal'mon...

     Le malheureux ne comprend le sens de cette phrase qu’au prix d’un immense effort de concentration. De quelle mission s'agit-il ? Il ne sait rien de lui-même. Il ignore tout des raisons de sa présence ici, ce ici dévoilant une autre inconnue, pas moins inquiétante. Refusant de se laisser envahir par la panique, il rouvre les yeux et pointe un regard oblique devant lui, en quête d’un horizon absent, perdu derrière les tourbillons de sable. Résolu à obtenir les réponses aux questions qui le rongent déjà, il entreprend de se relever, mais à peine a-t-il posé ses mains à plat sur le sol qu’une douleur fulgurante parcourt son corps. Aller et retour.Fragilisant par la même la détermination de Sal'mon à explorer les environs. Il lui faudra encore attendre avant de pouvoir se lever et tenter de remonter le fil des événements qui l’ont conduit ici. Au lieu de quoi, le malheureux trahit son désarroi par des larmes amères tandis que la voix le rappelle sans cesse à ses obligations. Il voudrait arracher son casque, ne plus avoir à l’entendre, cette voix, mais il n’ose plus bouger, redoutant une nouvelle saillie assassine.

     Sal’mon, tu dois accomplir ta mission... Sal’mon, tu dois accomplir ta mission... Sal’mon, tu dois accomplir ta mission... Sal’mon, tu dois accomplir ta mission... Sal’mon, tu dois accomplir ta mission... Sal’mon, tu dois accomplir ta mission... Sal’mon, tu dois accomplir ta mission... Sal’mon, tu dois accomplir ta mission... Sal’mon, tu dois accomplir ta mission... Sal’mon, tu dois accomplir ta mission... Sal’mon, tu dois accomplir ta mission... Sal’mon, tu dois accomplir ta mission.

    
« Impulsion ».
     Il n’a pas le temps de céder à la surprise de cette rémanence aux allures d’automatisme refoulé. Si son injonction met en effet un terme au message diffusé en boucle et active l’affichage d’icônes luminescentes sur sa visière, sa portée est bien faible au regard de ce qui survient alors dans une concomitance hasardeuse. Car à cet instant précis, quelque chose roule doucement le long de son corps, sous le sable. La sensation est étrange et si elle se répète à quelques reprises, trois ou quatre, pas plus, le temps de l’analyse ne lui est une fois de plus pas consenti. Le sol frémit, puis tremble. De faibles vibrations, d’abord, dont la durée n’excède pas quelques secondes, mais suffisantes pour raviver la douleur. Inquiet, impuissant, soumis à l’immobilité, Sal'mon grimace, respire de plus en plusfort, l’angoisse prenant le pas sur la souffrance.

     Il y a un moment d’accalmie puis, subitement, la terre se déchaîne. Elle ne tremble plus ni ne gronde mais entame une série de secousses si intenses que le sable se soulève.Le sol tangue aussi, d’un côté puis de l’autre, telle une vulgaire batée entre les mains d’un orpailleur. On dirait qu'un géant prisonnier sous terre cherche à crever la surface de la planète en poussant de toutes ses forces avec ses jambes. Sal'mon est à son tour catapulté dans cet océan de sable impénétrable et retors, chahuté dans tous les sens au point de perdre tout repère et finir évanoui sous une ultime charge de douleur. Peut-être eût-il mieux valu qu’il meure alors, plutôt que d’avoir à affronter une épreuve plus terrifiante encore que ces rafales qui l’emportent l’une après l’autre au gré de courants aléatoires. Au moins ne voit-il pas la terre se déchirer. Et engloutir son corps.

     Sal'mon est adossé à deux rochers saillants, couché sur le flanc. Il ne sent plus aucun de ses membres. Sa visière est brisée et le sable qui s’est infiltré brûle les plaies de son visage tuméfié. Respirer lui est difficile avec son nez plein de morve, de sang, et cet air qui lacère ses lèvres gercées à chaque inspiration.

     Sa situation est désespérée, ill e sait maintenant. Quand il rouvre les yeux, il ne doute pas un instant que le temps lui restant à vivre ne se compte plus en années, en mois ou en heures, mais en minutes. Tétanisé par la démesure et la singularité de son nouvel environnement, bien loin du désert qui l’a malmené un peu plus tôt, l’idée que sa mort prochaine soit un bien ou un mal ne l’effleure pas. Peu importe que sa mémoire lui fasse défaut, que la conscience de son existence se résume aux trop courts événements le reliant, par quelque obscure raison, à ce monde. Son esprit est exclusivement accaparé par la vision de la grotte gigantesque où il a sombré, suscitant en lui autant de répulsion que de fascination.

     Sal'mon voudrait embrasser la scène dans son ensemble mais son attention navigue sans cesse d’un point à un autre de cet espace, ceinturé par un méandre de fossiles titanesques aux ramifications tortueuses, ourlées, plissées et nervurées par endroits, composant une vaste forêt rocheuse aux troncs parcourus d’orifices trop réguliers, trop parfaits pour être l’œuvre du hasard.

     La peur plante sa première griffe.

     À l’orée de cette barrière tourmentée, à droite et à gauche de la caverne, deux bestioles noires aux corps d’outardes, la queue en panache, fourragent le sol. Leur cou, aussi long et fin que leurs pattes, est étiré au maximum. De là où il se trouve, Sal'mon ne parvient jamais à voir leur gueule, enterrée trop profondément sous la roche et le sable. Cependant, il entend l’écho des cailloux rouler autour d’elles, aussitôt relayé par un bruit amplifié, frottement, gloussement ou succion, difficile à dire. Il n’y a rien de clairement définissable dans ces incongruités sonores.  

     La peur plante sa deuxième griffe.
    
La troisième... la troisième est imparable, plus redoutable.

     Au centre de la caverne se dresse l’entrée de ce qui fut autrefois un temple de pierre, réduit aujourd'hui à l’état de tour. Son sommet est comme érigé d’un chapeau de fou du roi minéral dont une des branches brisées est de nature identique aux multiples fossiles de la grotte. L’accès au monument s’effectue par une succession de marches lisses et étroites dont les rampes inclinées, lisses elles aussi, ne sont que le prolongement des colonnes de soutènement de l’édifice en ruine. Celles-ci n’affichent du relief que sur leurs chapiteaux, finement travaillés en volutes, et sur leurs triglyphes particulièrement prononcés. Elles encadrent deux immenses statues longilignes et, élancées, de forme humanoïde. Les gardiennes du temple, composées en quatre parties distinctes si l’on excepte les bras collés le long du corps: la tête, affublée d’une guimpe, d’un voile et d’une coiffe; le thorax, dessinant les os d’une cage thoracique; le ventre, enturbanné; les jambes dissimulées par une longue jupe de pierre, évasée au sol. Ces deux statues sont si impressionnantes qu’elles en feraient presque oublier la minuscule cavité oblongue d’un noir impénétrable faisant office d’entrée.

     Sal'mon ne saurait dire exactement ce qui le dérange dans ce monument.Cependant plus il l’observe, plus il se sent mal à l’aise, comme si... comme si....

     Un vif mouvement sur sa gauche attire son attention. L’une des bestioles fonce droit dans sa direction en sautillant, la tête pourtant toujours enfouie dans le sol. Bizarrement, elle sait quand elle doit contourner un obstacle, une roche ou un fossile proéminents. À son approche, Sal'mon se raidit de tout son corps et quand l’animal s’arrête à quelques mètres de lui, frémissant de sa queue en panache, il craint le pire. Ilimagine la gueule de la bête sonder sa combinaison par en dessous, l’inciser ou la brûler à l’aide d’un acide quelconque, s’infiltrer à l’intérieur, le mordre pour absorber son sang, son eau, son essence vitale. C'est à peu de choses près ce qui se passe,mais Sal'mon ne se rend compte de rien en raison de son insensibilité généralisée. Il voit juste de minuscules cratères se creuser et proliférer dans le sol à une allure sidérante. Son imagination galope. La gorge nouée, il hoquette, pleure.

     Il ne sent toujours rien tandis que la bête déploie une vingtaine de langues, toutes remontant ses jambes, se faufilant le long de son torse et terminant leur ascension à la base de son cou. Là, une fois bien implantées, leurs ventouses entament   une série de pressions, calées sur les pulsations de leur hôte.

     Sal'mon observe l'animal. Il voudrait lui parler, implorer sa clémence, lui demander de déguerpir, mais il redoute de précipiter sa chute en la brusquant. Il entend alors un nouveau bruit provenant du centre de la caverne. Il pense aussitôt que la bestiole occupée plus loin va se rapprocher à son tour et participer au festin. Elle aurait tort de se priver d’une proie si facile, non ?

     Mais la bête n’a pas bougé. Sa'mon pivote légèrement son regard vers la gauche et...
    … et, de toute son âme, il hurle de terreur en voyant le contour des yeux des statues se craqueler, tomber le long de leurs corps, révéler des globes oculaires, noirs pour l’un, blancs pour l’autre, sans iris ni pupille. Leur regard huileux est braqué sur lui, accusateur.  

     Presque aussitôt, des coups de boutoir ébranlent la surface au bas de la volée de marches et, gagnant rapidement en puissance, font trembler la caverne du sol à la voûte. Dans un jaillissement tonitruant, la terre se déchire en deux endroits distincts par lesquels s’échappent deux vers immenses et monstrueux, l’un noir et l’autre blanc. Le premier, sitôt libéré, rejoint le fond de la grotte où il rampe le long des troncs fossilisés, s’infiltre dans les trous que Sal'mon avait repérés un peu plus tôt. Il les parcourt un à un comme pour reprendre la mesure des lieux.

     Le blanc, masse de gélatine compacte, hideuse, se dresse quant à lui bien droit, gagne de la hauteur sans effort apparent, ses segments s’étirant et rétrécissant au rythme de son ascension. Son corps est constellé de boursoufflures remplies d’un liquide jaunâtre bourdonnant, comme en ébullition. Une fois tout en haut de la grotte, le segment supérieur du vers pivote sur lui-même, tel un radar en quête de données.

     Celles-ci lui sont transmises par la bestiole accrochée à Sal’mon qui, en desserrant l'étreinte de ses langues, libère assez de salive pour ouvrir grand les vannes d’une connexion chimique. Le vers monstrueux fléchit donc sur lui-même et fonce sur la proie offerte, fendant les airs avec la célérité d’un fouet .

     Tout va alors très vite. Sal’mon réalise à peine le sort qui lui est réservé. Il ne fait plus qu’un avec la peur maintenant. Son corps et son cœur chavirent sous la violence de l’abjecte réalitétandis que la créature le tourne et le retourne comme un vulgaire jouet, s’entortille autour de lui et le traîne sans ménagement vers l’entrée du temple. Là, avant d’y être jeté, englouti, digéré, la bête ralentit pour qu'il aperçoive le sourire satisfaitde la statue aux yeux blancs. Puis, d'une brusque et ultime secousse, il franchit le seuil du monument. Une obscurité insondable l’enveloppe. Il chute. Longtemps. Très longtemps. Et, tombant, avant que son cœur ne l’abandonne, les souvenirs lui reviennent. Cette sensation d’être aspiré par le vide, il l’a déjà ressentie, c’était...

    …c’était dans l’un de puits de Lygarios.
   
Tout à l’heure, hier, des mois ou des années plus tôt, comment savoir, ils sont venus le chercher dans sa cellule, à l’aube. Là-bas, sur la planète prison de Sanir, on ne vient jamais chercher personne, on oblitère toute réflexion par la répétition de gestes et de tâches aliénantes. Chaque matin, chaque soir, les portes des cachots s’ouvrent et se referment à la même heure. Et chaque jour les détenus cassent la précieuse roche du mont Gnadil. Jamais ils n’osent se soustraire à cette mécanique si bien huilée. Ce serait suicidaire.

     Ils l’ont fait grimper sur le toit de la Tour principale, plantée au centre du bâtiment pénitentiaire 72, lui-même construit dans une enclave au cœur des chaînes de montagnes de l’Argonade. Un vent fort charriant de la poudre de roche lui cinglait le visage, attaquait sa peau à travers le tissu de ses vêtements carcéraux. En face de lui, sept autres détenus étaient maintenus en joue par des militaires au pied d’une navette de transport, sans matricule ni armoiries.

     Il a compris tout de suite. On l’amenait sur Lygarios, cette planète où des puits, passages vers des mondes inexplorés, se forment et disparaissent sans logique apparente ni temporalité définie, dans le désert de Folhoule. Nul à ce jour n’a percé le mystère de leur origine. Nul n’est parvenu non plus à déjouer leur fonctionnement. Raison pour laquelle à chaque nouvelle manifestation de l’un d'eux, des détenus sont envoyés pour sonder la viabilité des contrées ignorées. On les équipe afin de garder une trace de leur périple et permettre, selon la distance, une liaison relativement continue. Certains de ces prisonniers reviennent parfois grâce à des puits inversés, ou profitent de l’immensité offerte pour s’évader. D’autres, comme Sal’mon Iilgaeh, font d’hostiles rencontres.

     Et, tombant toujours, avant que son cœur ne l’abandonne, celui-ci se rappelle aussi qu’enfant, il désirait devenir explorateur, arpenter l’univers, traverser les galaxies. Jamais il n’aurait pensé qu’il accomplirait une partie de ce rêve seulement. Ni qu’il finirait oublié sur un monde sans nom...

 

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Avant de lancer la lecture, arrêtez la lecture de la nouvelle lue ci-dessus :)

 

 

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